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lundi 3 septembre 2007

Cléopâtre l’insoumise

Par un soir venteux d’octobre, dans les palais d’Alexandrie, un homme portant sur ses larges épaules un lourd tapis franchit les piquets de garde des légionnaires romains, et parvient ainsi dans la pièce où se tient César. Devant les yeux du vainqueur des Gaules et de Pharsale, l’homme déroule le tapis, d’où surgit un très charmant génie plein d’audace et de séduction : Cléopâtre, reine d’Égypte. La suite, tout le monde la connaît...
En vérité, il est fort possible que l’arrivée de la reine d’Égypte devant le maître de Rome ne fut point aussi romanesque que nous l’a rapporté Plutarque, qu’elle soit parvenue incognito devant le pavillon qui abritait César est plus que probable, mais ce fut peut-être à pied, escortée par des légionnaires qu’elle parvint jusqu’au fameux Jules.
Peu importe en vérité, la seule question qui fut pour qui aurait oublié, serait de savoir pourquoi la reine d’Égypte était ainsi obligée de se présenter, telle une voleuse, devant Caius Iulius Caesar.
C’est que, dans les faits, reine d’Égypte, Cléopâtre ne l’était plus.

Tout semblait pourtant avoir si bien débuté, trois années plus tôt, alors qu’âgée de dix-sept ans seulement, Cléopâtre, septième du nom, accédait au trône en compagnie de son jeune frère, lui âgé de onze ans, à qui elle avait été mariée, selon les règles dynastiques des Ptolémées. Avait-il alors accompli les rites égyptiens, dans la ville de Memphis, accomplissant quatre fois le tour des murs en courrant devant les emblèmes des nomes et des dieux, avant que la double couronne ne lui soit remise par le grand-prêtre de Ptah ? Ou son jeune âge avait-il fait remettre à plus tard l’exécution de ces rites qui devaient faire de lui le Fils de Ré en bonne et due forme ? Mystère.
Ce qui demeure certain, cependant, est que le père de Cléopâtre et de Ptolémée XIII avait confié les rênes du pouvoir à un fidèle, l’eunuque Pothin, tandis que l’éducation du jeune roi était dans les mains de Théodote de Chios, qui par cette seule fonction occupait un rang éminent. Or, déjà femme, Cléopâtre voulut bientôt assumer le pouvoir réel, gouverner et non plus seulement régner. Elle se heurta donc rapidement à Pothin et Théodote. Malheureusement pour elle, les deux hommes avaient le soutien d’Achillas, un Égyptien (et non un Grec) qui commandait à l’armée, et de l’essentiel de la cour.
On rapporte qu’une première fois, le peuple d’Alexandrie intervint pour faire cesser les intrigues qui secouaient la cour. Pothin et Cléopâtre acceptèrent une trêve de principe, et se partagèrent le pouvoir : les affaires extérieures à Cléopâtre, les affaires intérieures à Pothin. Mais chacun des deux s’organisait pour préparer la chute de l’autre.
Et ce furent ces affaires extérieures qui devaient, de fait, précipiter la chute de Cléopâtre, avant que d’asseoir sa victoire finale. Car, tandis qu’à Alexandrie on luttait pour le pouvoir, à Rome il en allait de même. C’était une autre tourmente, qui devait finalement emporter une république déjà à demi moribonde, et faire naître l’empire.

En effet, de retour de Gaule, César apprit qu’il était menacé d’être traîné en justice par ses ennemis, qui souhaitaient ainsi l’éliminer politiquement. Prenant les devants, il décida donc de franchir le Rubicon, qui marquait la limite de l’Italie sur son versant adriatique. Ses adversaires, mal préparés, furent rapidement vaincus par ses légions aguerries, alors même que les troupes qu’ils venaient de lever se ralliaient finalement à César. Contraints de se replier dans les provinces soumises à Rome, les adversaires de César se mirent donc en quête de troupes et d’argent.
C’est donc ainsi que se présentèrent à Alexandrie les deux fils du gouverneur de Syrie, Bibulus, partisan du Sénat et ennemi acharné de César. Ainsi qu’on l’a vu, le père de Cléopâtre, Ptolémée Aulète, avait été rétabli grâce à l’intervention du gouverneur de Syrie, Gabinius, qui lui avait laissé des mercenaires. Les fils de Bibulus venaient donc à Alexandrie, réclamer ses mercenaires pour combattre Rome. Mais ces derniers se plaisaient tant en Égypte qu’ils assassinèrent les fils de Bibulus. Soucieuse de ne pas perdre l’appui crucial de Rome, Cléopâtre fit aussitôt arrêter les meurtriers, et les expédia à Bibulus. Mais cet acte de soumission fut très mal perçu des Alexandrins, dont la plupart détestaient les Romains.
Tout cela n’eut point été encore trop grave, si par un deuxième acte de zèle envers Rome, Cléopâtre n’avait fini par s’aliéner définitivement les Alexandrins. Car, peu après l’affaire de Bibulus, le fils du grand Pompée, Cnaeus Pompée, se présenta à Alexandrie. Son père, Pompée le Grand, se trouvait alors en Grèce, occupé à combattre César. Il avait dépêché son fils en Égypte afin d’y requérir de l’aide. Cléopâtre ne se fit pas faute de l’apporter. Outre que l’on dit que Cnaeus fut le premier Romain qui passa dans son lit, elle lui offrit du blé et une cinquantaine de navires. Cette fois, c’en était trop pour la fierté des Alexandrins, qui ne supportaient plus de voir leur pays traité comme une colonie par les Romains. Habilement, Pothin attisa le mécontentement populaire, et Cléopâtre dut s’enfuir en toute hâte d’Alexandrie.

Son itinéraire alors atteste du caractère aventureux de sa fuite. Plutôt que de prendre un navire, alors même qu’Alexandrie est un port, elle s’enfuit en direction du sud du pays : la Thébaïde. Il est à peu près certains que les ports se trouvaient surveillés par ses ennemis, et qu’elle n’eut donc guère le choix de son itinéraire.
En Thébaïde, on dit néanmoins qu’elle trouva l’appui du gouverneur de la région, que l’on nommait stratège ou épistratège de Thébaïde. Il l’aida à prendre la route caravanière qui menait à la mer Rouge. De là, un navire la conduisit sans doute du côté d’Aqaba ou d’Eilat, et elle gagna la Syrie.
Elle tenta alors de lever une armée pour reprendre par la force son trône. Mais elle manquait de fonds et ne put rassembler qu’une armée disparate. À la tête de celle-ci, néanmoins, elle se dirigea sur l’Égypte, et parvint devant Péluse, clé du pays pour qui vient d’Asie. Face à elle, Achillas se dressait à la tête d’une armée de vingt mille hommes. Mais aucun des deux n’osa engager le combat. Cléopâtre ne pouvait rien espérer de ses troupes hétéroclites. Achillas espérait certainement que ces mêmes troupes, si peu aguerries, finissent par perdre espoir avec le temps, et se débandent, résolvant ainsi l’affaire sans combat.

Mais alors que tous deux s’observaient en chien de faïence, les événements se précipitaient au sein du monde romain. Vaincu à Pharsale, dans la plaine thessalienne, en Grèce, Pompée s’enfuit de justesse. Il décida alors de se réfugier en Égypte, escomptant y trouver un accueil favorable, car c’était sur son instigation que Gabinius était intervenu. Ptolémée Aulète lui avait donc dû son retour au trône, et par ricochet que l’actuel occupant du trône lui devait celui-ci. Malheureusement pour Pompée, c’était lourdement se tromper.
Car, à peine débarqué en Égypte, Pompée fut assassiné à l’instigation de Pothin et sur ordre du roi. En effet, pour les Égyptiens, Pompée n’était rien de plus qu’un fugitif. César était le vainqueur. Aider Pompée c’était risquer le courroux de César. Avec une certaine logique, ils jugèrent qu’il valait mieux tuer Pompée. De plus, César leur serait certainement reconnaissant de l’avoir débarrassé de son rival sans se salir les mains lui-même.
Ce fut presque le contraire qui survint lorsque César, lancé à la poursuite de Pompée, débarqua à son tour à Alexandrie. Le vainqueur de Pharsale se lamenta sur le sort du vaincu, traîtreusement assassiné, et qui avait été son gendre, car Pompée avait épousé sa fille Julie, morte en couche six années plus tôt.
Les Alexandrins avaient escompté, en assassinant Pompée, que César s’en repartirait promptement poursuivre ses combats. Mais ce dernier, après avoir fait élever un autel à Pompée, décida de demeurer à Alexandrie, que ses trois mille deux cents légionnaires occupaient. Il se trouvait que Ptolémée Aulète, père du présent roi, lui avait promis une forte somme contre son soutien, alors qu’il se trouvait à Rome, et César escomptait bien se faire payer cette promesse. Mais, d’autre part, constatant que Cléopâtre, co-souveraine, ne se trouvait pas à Alexandrie, il jugea bon de s’ingérer dans les affaires égyptiennes en demandant à voir le roi et la reine.

Les jours s’écoulèrent. César serait, finalement, peut-être reparti d’Alexandrie, sachant que l’opposition à son pouvoir n’était pas encore totalement vaincue dans les provinces romaines, mais de virulents vents du nord empêchaient son départ.
Dans son campement devant Péluse, Cléopâtre finit par apprendre la présence à Alexandrie de Caius Iulius Caesar. Elle décida de tenter sa chance. Confiant son sort à Apollodore, un affranchi sicilien, elle embarqua sur un frêle navire, pour gagner Alexandrie.
La suite, on la connaît...

mardi 28 août 2007

Le royaume de Cléopâtre

Prétendre connaître Cléopâtre sans savoir à quelle époque ni dans quel pays elle vécut, est bien sûr impossible. Néanmoins, si le mythe de Cléopâtre est puissant et que l’on ignore rarement qu’elle fut reine d’Égypte, que sait-on de plus ?
Parfois, l’on connaît le nom d’Alexandrie, la ville qui abritait le fameux phare, et la capitale de l’Égypte de Cléopâtre. C’est en effet dans cette cité mirifique qu’elle naquit, celle qui faillit bouleverser le sort de Rome. Cette ville qu’un certain Alexandre le Grand avait fondé trois siècles auparavant, alors qu’il était parti à la conquête de l’immense empire perse.

Sans Alexandre le Grand, en effet, point de Cléopâtre, et pas seulement parce qu’il fonda, non loin de l’embouchure du Nil, sur une langue de terre semi-désertique celle qui allait devenir une des plus célèbres villes de l’antiquité : Alexandrie d’Égypte. Cette ville qui allait porter haut le flambeau de la culture et du savoir, par la grâce de sa fameuse Bibliothèque. Cette ville qui devait incarner, parfois jusque dans ses excès, une certaine idée de la civilisation : raffinée, splendide, magnificente, et érudite.
Mais si Alexandre le Grand fut, d’une certaine manière, « indispensable » à la naissance du mythe de Cléopâtre, c’est aussi qu’il comptait, parmi ses compagnons, un certain Ptolémée (Ptolémaios, en grec). Après la mort du conquérant, ce Ptolémée, en tant que général d’Alexandre, parvint à mettre la main sur la riche Égypte, et à en faire son royaume. Ayant fait enlever le corps d’Alexandre qui devait revenir en Macédoine, son pays d’origine, Ptolémée lui fit élever un magnifique tombeau, qu’on appelait soma, où le corps embaumé du conquérant reposait dans un double sarcophage d’or et de cristal.
Le royaume d’Égypte en 270 avant J.C.

S’appuyant sur la richesse de son royaume d’Égypte, et de son habileté, Ptolémée premier du nom étendit considérablement son emprise, dominant Chypre, la Coélé-Syrie (Israël et Palestine actuels, plus sud du Liban), les côtes sud de l’Asie Mineure, et une partie de la mer Égée, à cela s’ajoutait la côte d’Afrique du Nord jusqu’en Cyrénaïque (en Libye actuelle). Un royaume puissant et prospère, donc, qui maintint son rang et sa splendeur durant le règne de ses successeurs immédiats, qui s’appelaient tous Ptolémée, se distinguant les uns des autres par des surnoms. Ce fut sous un de ces Ptolémées que fut créée la célèbre bibliothèque d’Alexandrie, comme annexe du Musée : à l’origine un endroit où l’on accueillait les érudits, poètes et savants de l’époque, qui étaient logés et nourris au frais du royaume d’Égypte. La bibliothèque était destinée à leur usage, pour leurs travaux.
Mais, comme toute chose, la grandeur du royaume des Ptolémées ne devait avoir qu’un temps. Bientôt minée par des rois incapables, des intrigues de palais et des adversaires coriaces, la splendeur du royaume sombra petit à petit, ses provinces extérieures furent arrachées ou perdues, des révoltes éclatèrent en Haute-Égypte (Thébaïde).

Le royaume d’Égypte faillit même être annexé par les Séleucides, ennemis presque héréditaires des Ptolémées, et maîtres de la Syrie, de la Mésopotamie et d’une partie de l’Iran. Mais Rome, qui dominait déjà l’ensemble du bassin méditerranéen, intervint. La simple menace d’une intervention militaire romaine suffit à faire reculer le Séleucide, qui évacua l’Égypte.
Mais si l’Égypte avait été sauvée par Rome, ce ne fut que pour tomber, de plus en plus, sous la coupe de la Louve. Ainsi, cinq ou six ans avant la naissance de Cléopâtre, Rome décida d’annexer la Cyrénaïque, une des dernières possessions qui demeuraient au Ptolémée hors d’Égypte. Les Romains se basaient sur un testament, prétendument dicté par un précédent Ptolémée, dont ils ne purent cependant montrer la moindre copie authentique. Rome était cependant trop forte pour qu’on put lui résister, et le père de Cléopâtre, qui régnait alors sur l’Égypte, était un enfant illégitime du précédent roi, ce qui rendait ses prétentions au trône d’Égypte plutôt chancelantes. La Cyrénaïque fut donc perdue.
Néanmoins, le peuple d’Alexandrie, une cité essentiellement grecque, ne supportait guère l’humiliation que venaient d’infliger les Romains au royaume. Ils supportaient encore moins ce bâtard qui avait dû s’incliner devant ces Romains détestés.
Craignant sans doute pour sa vie, ou de voir son royaume annexé tout comme l’avait été la Cyrénaïque, Ptolémée Aulète, le père de Cléopâtre, entreprit alors une action plutôt étrange : il quitta Alexandrie sans fanfare ni trompettes, mais en laissant sa famille sur place.

Se produisit alors un drame qui devait peser sur la jeune Cléopâtre. Tout commença en fait par la décision des Alexandrins de se choisir un nouveau roi. Voyant que Ptolémée Aulète avait laissé sa famille dans la ville, ils proclamèrent reine sa fille aînée Bérénice (sœur aînée de Cléopâtre). La succession dynastique semblait ainsi sauve. Puis, ils décidèrent de lui trouver un roi. Ce devait être un aventurier qui se prétendait descendant des Séleucides.
Les deux régnèrent conjointement, apparemment à la plus grande satisfaction des Alexandrins. Mais, trois années après avoir quitté l’Égypte, Ptolémée Aulète revint dans son royaume escorté par les troupes du gouverneur romain de Syrie, Aulus Gabinius, qu’il avait soudoyé en lui promettant une immense fortune pour prix de son appui. Les troupes romaines vainquirent aisément les troupes égyptiennes conduites par l’époux de Bérénice, laquelle fut ensuite mise à mort sur l’ordre de son père.
La jeune Cléopâtre n’avait alors que quatorze ans. Un certain Marc Antoine commandait la cavalerie romaine. Il se peut fort qu’il ait croisé la jeune fille lors de ce premier séjour à Alexandrie.
Le gouverneur de Syrie s’en repartit cependant bien vite, laissant derrière lui quelques mercenaires à Ptolémée Aulète, qui devaient lui servir à conserver le trône contre sa propre population. Mais, quatre années plus tard, Ptolémée Aulète, douzième du nom, s’en allait à son tour rejoindre ses ancêtres.

Cléopâtre accédait alors au trône, mariée à l’un de ses frères, selon la coutume de la cour alexandrine, copiant l’antique modèle pharaonique.
Quel était alors l’état du royaume sur lequel elle co-régnait ? Ce dernier se résumait à l’Égypte, puisque Chypre avait été perdue sept ans plus tôt, annexée par Rome. La structure administrative était celle en vigueur depuis plus de deux millénaires : le pays se trouvait partagé en nomes, petites unités administratives, dirigées à l’époque par un stratège (un titre grec). Il existait une vingtaine de nomes pour la Haute-Égypte, autant pour la Basse, plus quelques nomes pour les oasis. L’Égypte comptait trois villes de statut grec : Alexandrie, Naucratis, et Ptolémaïs, en plein milieu de la Thébaïde. Les Grecs s’étaient cependant installés un peu partout dans le pays, conservant l’essentiel de leurs mœurs et coutumes, tout en adoptant les dieux égyptiens qu’ils mêlaient aux leurs. Le Fayoum, vaste cuvette, avait été mis en valeur par ces mêmes colons grecs, mêlés de Juifs et d’autres nationalités, qui s’étaient peu à peu hellénisées. Mais, trente ans avant l’accession de Cléopâtre au trône, le sud de l’Égypte avait été secoué par une rébellion contre la monarchie grecque. Cette partie du pays avait été ravagée (le temple de Karnak avait été partiellement incendié), et n’était pas encore pleinement remise. L’Égypte dont héritait Cléopâtre n’était donc qu’un royaume qui semblait achever de se décomposer, et ne conserver son indépendance que parce que les Romains voulaient bien la lui laisser.
De ce royaume, certes, Cléopâtre avait certainement déjà l’ambition d’en refaire une grande puissance. Cependant, avant cela, encore lui fallait-il gouverner réellement l’Égypte, dont elle partageait le trône avec son frère-époux, et le pouvoir avec les conseillers hérités de son père. Une tâche qui s’annonçait bien délicate...

mardi 21 août 2007

Cléopâtre l’inconnue

Cléopâtre... Voilà un nom mythique entre tous. Sa légende est si illustre, si puissante, si intense, qu’on pourrait croire qu’il s’agit du récit épique et lyrique des ultimes feux d’Aphrodite, déesse de l’Amour, mais que son mythe, au lieu de naître au temps et sous la plume d’Homère ou d’Hésiode, l’aurait été sous celle de Plutarque, de Dion Cassius ou d’Appien.

Mais, du personnage historique, qu’en savent en vérité la plupart de ceux qui connaissent le mythe, celui de ses amours avec César, puis Marc Antoine, et enfin son suicide sous le dard d’un aspic ? Bien peu de choses, certainement.

Certes, l’Histoire nous aide peu, car des documents d’époque sur Cléopâtre, nous n’en possédons que quelques-uns. La faute à ce qu’elle fut vaincue par Octavien, le futur Auguste, et le vainqueur ne s’est donc guère soucié de conserver des traces de la vaincue, mais bien plutôt de les effacer. Les biographies que nous ont léguées les historiens anciens sont, finalement, assez succinctes, pas toujours très fiables. La faute, là encore, à ce que l’histoire soit écrite par les vainqueurs, comme le veut la formule.
De son amant César, on peut connaître le nom d’une bonne partie de ses lieutenants durant la conquête de la Gaule, savoir qui étaient ses adversaires à Rome, ce qui s’y déroulait durant qu’il était occupé à conquérir la Gaule. Les noms de tous les Romains de premier plan de cette époque sont connus, leur généalogie de même. Enfin, de nombreux détails sur la vie quotidienne à Rome sont aussi connus, que ce soit par les historiens antiques, ou l’archéologie.
On pourrait donc dresser une chronique, année par année, ainsi qu’un tableau détaillé de la vie quotidienne de la Rome de César. Pour l’Égypte de Cléopâtre, c’est impossible. À l’exception de quelques noms que l’histoire a retenus, nous ne savons qui étaient ses proches. Nous ignorons le nom de ses « ministres », de ses généraux ou amiraux, de ses ambassadeurs, ainsi que des philosophes, peintres, sculpteurs, poètes qui auraient pu fréquenter sa cour. Quelles étaient les grandes familles de l’Alexandrie de l’époque ? Leur généalogie, leurs représentants éminents, la situation de leur demeure aristocratique ? Nous savons qu’elles existaient, mais nous ignorons pratiquement tout d’elles. De même, nous savons qu’il y eut une opposition à Cléopâtre. Ainsi lorsqu’elle revint, vaincue, de la bataille d’Actium. Des têtes tombèrent, des fortunes furent confisquées. Mais lesquelles ? Aucune idée.

Bien sûr, tout cela n’est pas totalement la faute au « méchant » Auguste qui aurait voulu effacer toute trace de Cléopâtre (ce qu’il n’a d’ailleurs point fait), mais cela tient aussi au fait que Rome était une république, tandis que l’Égypte de Cléopâtre était un royaume. Dans une république telle que Rome existait un grand nombre de familles aristocratiques, qui conservaient jalousement le souvenir de leur histoire et n’avaient de cesse que celle-ci soit connue. À savoir que les hauts faits de leurs membres soient admirés de tous. De plus, puisque le pouvoir était partagé entre toutes ces familles, avec parfois l’arrivée de familles neuves, les historiens de Rome étaient bien obligés de parler de tout ce beau monde, qui a laissé, de plus, un grand nombre de témoignages archéologiques. Mais dans l’Égypte de Cléopâtre, il n’y avait a priori qu’une seule personne qui comptait : le roi, ou la reine (ou les deux). Sauf pour leur octroyer une récompense, le roi n’avait aucun intérêt à célébrer les hauts faits de ses sujets. S’il y avait une victoire, il fallait en féliciter le roi, même s’il ne commandait pas l’armée. Une bonne récolte ? C’était encore par la grâce du roi (et des dieux). Dans le régime monarchique, il n’est pas place à la concurrence, personne dont on puisse tolérer que sa gloire fasse de l’ombre au monarque. Le surintendant Fouquet apprit, à ses dépens, cette dure loi du « c’est moi le roi, et pas toi », après qu’il eut voulu éblouir Louis XIV par son château de Vaux-le-Vicomte. Mais n’était-ce pas une folie manifeste que de vouloir éblouir le Roi Soleil ? Un lointain héritier, somme toute, des pharaons Fils de Ré, autrement dit du Soleil.
Et, mieux encore que Louis XIV qui était roi de droit divin, Cléopâtre était, par son statut de pharaon et la titulature de la cour alexandrine, une sorte de « déesse vivante », à la fois pour ses sujets grecs et égyptiens. Un tel pouvoir divin, encore moins qu’un autre, supporte peu l’opposition et la contestation. Voilà donc, en grande partie pourquoi, de l’Égypte des Ptolémées, dont Cléopâtre fut la dernière représentante nous savons si peu de choses de sa haute société.

Mais de ce royaume composite nous possédons néanmoins une image assez fine, ce qui fera l’objet d’un prochain article sur le « royaume de Cléopâtre ».